Ah, le choix entre le latin et les sciences ! LA grande question du choix d’option en secondaire ! On vit dans une société tellement scientifique que le latin pourrait sembler bien inutile, non ? Vous êtes tiraillé ? Vous ne savez pas quoi pas faire ? Tiens, tiens, je viens d’utiliser le verbe savoir… on en reparle tout de suite parce que c’est le sujet de cette vidéo.
Bonjour à tous ! Je m’appelle Jean-Baptiste Deproost et je suis enseignant de langues anciennes depuis de nombreuses années et je partage sur cette chaîne toute une série de choses liées à la langue latine (parfois grecque) et à la culture antique. Si vous ne l’avez pas encore fait, pensez à vous abonner, ça fait toujours plaisir et on est parti pour examiner le lien qui unit le latin et le monde scientifique.
Au tout début de cette vidéo, j’ai utilisé le verbe « savoir ». En latin, ça se dit scire.
Et quand on met ce verbe au participe présent, ça donne sciens. C’est exactement le mot qui a donné « science » en français. Quand on fait de la science, on est un « sachant ». Certes, ce n’est pas très joli, mais c’est bien ça que ça veut dire.
Comprendre d’où vient ce terme « science » permet donc aussi de réaliser qu’on ne fait pas des sciences uniquement dans les cours qui en portent le nom. L’histoire et la psychologie, par exemple, font partie de ce qui s’appelle les sciences humaines. La philologie et la linguistique sont aussi des sciences dans le domaine littéraire. On pourrait encore rajouter le domaine des sciences religieuses.
Vous l’aurez compris, même si la suite de cette vidéo sera davantage axée sur l’appellation la plus traditionnelle du mot science, il ne faut pas perdre de vue que c’est en réalité bien plus large.
Avec le latin et le grec...
…on comprend une foule de mots scientifiques qui nous facilitent l’apprentissage des sciences elles-mêmes :
Le lexique du corps humain, des maladies, de la pharmacopée est construit à partir de racines latines ou grecques. Il suffit pour s’en convaincre de consulter un dictionnaire médical. Dans aucune autre discipline, on ne parle autant grec ou latin qu’en sciences et en médecine.

Tous ces mots sont tirés du grec.
Quant au serment d’Hippocrate, que tout médecin prononce à l’orée de sa carrière, il rend hommage à Hippocrate, médecin du Ve siècle av. J.-C. qui a transformé la médecine en savoir scientifique.
D’ailleurs, on le voit bien dans des périodes où la santé nous préoccupe, retourner à des principes de base est toujours quelque chose d’intéressant. Même si Hippocrate est grec, un principe dérivé de son serment et bien connu des médecins est primum non nocere, « d’abord ne pas nuire ». En latin, c’est plus percutant ! Rappelez-vous ce que je vous disais sur Pascal dans la vidéo précédente. Voilà un bel exemple de grec et de latin qui font réfléchir les médecins sur leur art, parce que la médecine en est bien un.
Avec le latin et le grec...
...le lexique des Sciences de la Vie et de la Terre devient tout aussi transparent :
La botanique comme la géologie emprunte sa terminologie au latin et au grec. Savez-vous, par exemple, que le volcan de type plinien, qui désigne un volcanisme explosif, accompagné par l’émission d’une colonne de cendres, a été ainsi appelé car il fait référence à la description faite par l’écrivain romain Pline de l’éruption du Vésuve qui ensevelit Pompéi en 79 apr. J.C ?
Comprendre le sens des mots devient ainsi beaucoup plus facile :

Grâce au latin et au grec…
...on comprend comment la mythologie a inspiré les chimistes et les physiciens : et ça c’est fascinant !
En chimie certains noms d’éléments évoquent une personne réelle ou mythique.
Les dieux ou déesses grecques et romains ont beaucoup inspiré les chimistes : pensons au mercure ou au tantale. Le tantale se réfère au roi légendaire de Lydie, fils du dieu suprême Zeus et père de Niobé qui aurait immolé son fils pour en faire un repas qu’il servit aux dieux lors d’un repas. Il fut châtié pour ce crime et son supplice consista en une faim et une soif éternelles. Plongé dans l’eau jusqu’au cou, il ne pouvait ni s’abreuver ni s’alimenter car l’eau ou la nourriture fuyait dès qu’il en approchait les lèvres. De même, le tantale fuit les acides avec lesquels on cherche à le mettre en contact.
D’autres tirent leurs noms de leurs propriétés chimiques, ou de leurs réactions. Ainsi le mot azote est formé d’après le grec, α / a privatif et ζωή / zoê : vie, c’est-à-dire « qui n’entretient pas la respiration », en référence aux êtres vivants qui sont asphyxiés par ce gaz.
Ainsi, la connaissance du latin et du grec permet-elle de comprendre et de mémoriser beaucoup plus aisément les propriétés des éléments chimiques et d’en faciliter l’appropriation.
Pendant la période liée au covid, une université belge avait analysé que la plupart des malades graves et des personnes décédées étaient en manque de sélénium et de zinc. Les souvenirs du tableau de Mendéleiev m’ont vite rattrapé et je suis retourné le consulter. Mais c’est ma curiosité étymologique qui m’a fait découvrir le lien entre le sélénium et le tellure, l’un tirant son nom de la lune (σελήνη en grec), l’autre de la terre (tellus, telluris en latin). Il serait évidemment trop long de faire un exposé complet ici, mais c’est un des apports considérables des langues anciennes que d’ouvrir son esprit et d’arriver à terme à relier des domaines a priori éloignés mais finalement pas tant que ça.
Les physiciens de l’Antiquité, eux aussi, ont réfléchi aux lois de l’univers, et ce bien avant nous :
- les noms des planètes du système solaire portent les noms de divinités romaines. Si la planète bleue s’est appelée Vénus et la rouge Mars, c’est par rapport à la fonction de ces deux dieux dans la mythologie, et pas l’inverse
- l’idée du char d’Apollon (dieu du Soleil) qui prend le relais de sa soeur jumelle Artémis (déesse de la Lune) permet de mettre un peu de poésie dans le calcul des jours. Et quand on parle « Antiquité », même si ce n’est pas la première chose à laquelle on pense, il ne faut pas oublier les textes bibliques. C’est en comparant le duo Artémis-Apollon au livre de la Genèse qu’on se rend compte que les Hébreux (les Juifs de l’époque) avaient déjà réalisé que le soleil et la lune n’étaient que des luminaires et pas des dieux. Ils étaient bien en avance.
- nombre de constellations ou d’étoiles font référence à des personnages mythologiques comme Andromède ou Castor et Pollux, la Grande Ourse, Orion, etc.
- c’est Anaximandre (610-543) qui le premier a enseigné que la terre était au centre de l’univers.
- Héraclide (388-310), quant à lui, expliqua que la terre tournait sur elle-même.
- Aristarque de Samos (320-250) détermina les distances relatives de la lune et du soleil et fut le premier à émettre l’hypothèse héliocentrique : la terre tourne sur son axe et autour du soleil, mais ses théories ne firent pas à l’époque l’unanimité.
Pour illustrer ça avec un exemple plus personnel, quelqu’un de ma famille qui a fait des études de physique s’est retrouvée embauchée à l’observatoire astronomique de Bruxelles, non pas uniquement grâce à ses connaissances en la matière (il y avait en effet d’autres candidats à ce poste-là), mais parce qu’elle avait suivi un parcours avec du latin et du grec pendant tout son secondaire. Le rapport, me direz-vous ? En plus de pouvoir faire une thèse ultra spécifique en physique astronomique, elle est capable d’expliquer culturellement aux visiteurs l’histoire des planètes, l’évolution de la perception du monde à travers les siècles. Elle peut aussi monter une exposition sur le sujet en schématisant la progression scientifique entre l’Antiquité et maintenant, etc. Vous voyez l’ouverture que cela permet de faire concrètement dans son travail quotidien.
Grâce au latin et au grec…
…on plonge dans la découverte de la naissance de la géographie et de l’ethnologie :
En effet, la mondialisation, le commerce international ne sont pas nés au XXIe siècle. Marseille, Massilia, fut fondée vers 600 av. J.-C. par les Phocéens venus du monde grec sur la côte turque. Au passage, ça permet de réaliser que la Turquie actuelle a été bien autre chose pendant plusieurs millénaires : grecque, romaine et chrétienne.
Les Romains, quant à eux, ont développé des routes leur permettant de relier les diverses provinces de leur Empire. Ils ont dessiné la première carte routière : les Tables de Peutinger où figurent les routes principales de l’Empire romain. Notre région garde les traces de ces grandes voies romaines : la via Aurélia qui reliait Rome et Arles ou la via Domitia qui permettait d’aller de Rome en Espagne à travers la Provence, en passant par des villes comme Briançon, Gap ou Cavaillon. J’ai personnellement la chance de donner cours dans une école qui se situe sur une chaussée romaine. Je la vois en passant la tête par la fenêtre de ma classe. Toute l’histoire de cette école, de ceux qui y ont vécu, y ont appris des choses qui ont façonné leur vie, pour certains y ont rencontré l’amour de leur vie, tout ce qui s’y est passé est redevable à Jules César. Tout conquérant qu’il était, c’est lui qui y est venu tracer cette route.
L’intérêt des gens de l’Antiquité se porte aussi sur les hommes et les mœurs des pays étrangers. Ainsi Hérodote, au Ve siècle av. J.-C., dans son ouvrage L’Enquête, décrit les peuples et les régions soumis aux Perses ainsi que les coutumes et les paysages des pays limitrophes. Il s’est intéressé à tous les peuples du monde connu, en s’intéressant, avec tolérance à leurs mœurs et à leurs mentalités, pourtant bien étranges pour un Grec.
C’est en lisant les textes de Cicéron qu’on se rend compte que le gigantisme technologique de l’empire romain posait déjà problème à la planète. Cela permet de s’interroger sur notre rapport à la consommation, aux déchets, au jetable, aux transports, etc. Cicéron disait que l’importation massive d’animaux sauvages pour les jeux du cirque, ou bien celle de marbre pour les maisons de riche n’était pas quelque chose de soutenable à terme. Qu’en est-il de notre importation de produits exotiques en plein hiver, d’habits fabriqués à bas coûts à l’autre bout de la planète ou encore de forêts coupées pour y mettre du béton (qui est d’ailleurs une invention romaine) ?
On le voit bien avec ces quelques exemples que l’on pourrait multiplier à l’infini : l’intérêt fondamental du latin, du grec et de l’Antiquité en général est de retourner à la source de nos pratiques. Les aspects techniques ont bien entendu évolué depuis tout ce temps, c’est indéniable, même si parfois… ils ont quand même fait mieux que nous avec leur béton plus léger que le nôtre et dont on a dû reprendre la recette pour construire le musée national des Arts du XXIe siècle à Rome. Faut le faire !
On sous-estime souvent l’apport culturel sous-jacent à ce qu’on fait, parce que la plupart du temps, nos actions et nos décisions sont basées sur nos schémas de pensée, c’est-à-dire sur ce que nous avons cultivé en nous : notre culture.
Pour honorer le dicton, « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » l’antiquité nous permet de prendre de la hauteur, de comprendre les erreurs passées, bref, de nous aider à réfléchir sur ce que nous faisons. En médecine d’ailleurs, on sait bien que la compréhension du patient et l’empathie ont parfois plus de succès que des actes purement techniques.
Il y a quelqu’un qui m’inspire beaucoup dans le domaine. Grâce à ses recherches en littérature comparée et en neuroscience cognitive, Idriss Aberkane est capable de relier des domaines de la pensée très larges. Et quand il nous dit que Bagdad était plus riche dans l’Antiquité grâce à ses connaissances que maintenant grâce à son pétrole, je me dis qu’on peut encore trouver une belle utilité aux langues anciennes et à leur culture dans une non moins belle complémentarité avec le domaine scientifique.
Si l’apprentissage du latin et du grec facilite l’apprentissage de la médecine et des sciences, la connaissance du monde antique permet également de cerner l’évolution des savoirs humains et de découvrir l’évolution des mœurs et des mentalités mais aussi la relativité des coutumes car, comme l’écrit Hérodote : « chacun juge que ses propres usages sont les meilleurs ».
Alors, si vous en avez, indiquez-moi dans les commentaires une observation que vous avez faite lors d’un lien entre le latin et le monde scientifique. Je vous lirai avec plaisir, parce que j’en apprendrai certainement pas mal de choses.
Merci d’avoir regardé cette vidéo ! N’oubliez pas de vous abonner pour ne pas rater les suivantes, comme d’habitude, et partagez-la à quelqu’un qui a peut-être un peu de mal à trouver du sens dans son activité. Le latin et le grec lui en apporteront beaucoup.
A très bientôt à tout le monde !